Guides pratiques

Comment mesurer l'empreinte carbone de son parc informatique : guide complet

Le numérique représente 2,5 % de l'empreinte carbone française (ADEME/ARCEP, 2023). Voici la méthode complète pour mesurer celle de votre parc IT.

Gaëtan Wittebolle1 mars 202612 min de lecture

Le numérique pèse 2,5 % de l'empreinte carbone de la France, soit 17,2 millions de tonnes de CO2e par an selon l'étude ADEME/ARCEP de mars 2023. Les terminaux utilisateurs (ordinateurs, smartphones, écrans) génèrent à eux seuls 65 à 90 % de cette empreinte selon les périmètres. La fabrication, pas l'usage, constitue le premier poste d'émission.

Pour les DSI soumises à la CSRD depuis 2024, mesurer l'empreinte carbone du parc IT n'est plus optionnel. C'est une obligation de reporting. Mais entre les périmètres à définir, les facteurs d'émission à choisir et les scopes du GHG Protocol à respecter, la démarche peut vite devenir un casse-tête.

Ce guide détaille la méthode, étape par étape. Il s'appuie sur les référentiels ADEME et le GHG Protocol.

TL;DR : Pour mesurer l'empreinte carbone d'un parc IT, il faut inventorier chaque actif (terminaux, serveurs, réseau, cloud), appliquer des facteurs d'émission ADEME sur trois phases (fabrication, usage, fin de vie), et ventiler par scopes GHG Protocol. La fabrication représente 78 % de l'empreinte IT en France (ADEME/ARCEP, 2023).


Pourquoi mesurer l'empreinte carbone de son parc IT ?

Le numérique représente entre 3 et 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon le rapport de The Shift Project (2021). En France, l'étude ADEME/ARCEP de 2023 affine ce chiffre à 2,5 % de l'empreinte nationale. Sans action, ce pourcentage pourrait tripler d'ici 2050 selon les projections de la même étude.

L'empreinte carbone du numérique en France atteint 17,2 Mt CO2e par an, dont 78 % provient de la fabrication des terminaux et équipements (ADEME/ARCEP, 2023). Les DSI qui ne mesurent pas leur parc IT sous-estiment systématiquement leur Scope 3.

L'obligation réglementaire : CSRD et BEGES

Depuis janvier 2024, la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux grandes entreprises européennes un reporting détaillé de leurs émissions, y compris le Scope 3. Le bilan carbone IT entre dans le périmètre du BEGES (Bilan des Emissions de Gaz à Effet de Serre) pour les entreprises de plus de 500 salariés en France, rendu obligatoire par l'article L229-25 du Code de l'Environnement.

Le BEGES doit couvrir les scopes 1, 2 et "les autres émissions indirectes significatives" (Scope 3). Pour une DSI, les achats IT (Scope 3, catégorie 1 du GHG Protocol) constituent presque toujours le premier poste.

Le levier de réduction le plus accessible

Mesurer, c'est identifier les leviers. Sur un parc IT classique, allonger la durée de vie des laptops de 4 à 5 ans réduit l'empreinte annuelle de fabrication de 20 %. C'est un calcul simple : si la fabrication d'un laptop émet 300 kg CO2e (Base Empreinte ADEME), passer de 4 à 5 ans d'amortissement fait passer l'empreinte annuelle de 75 à 60 kg CO2e par poste.


Quels sont les périmètres à définir avant de commencer ?

Le GHG Protocol structure les émissions en trois scopes. Pour un parc IT, 80 à 95 % des émissions se concentrent en Scope 3 selon les calculs réalisés avec la Base Empreinte ADEME. Définir le bon périmètre dès le départ évite de recommencer.

Le GHG Protocol classe les émissions en Scope 1 (direct), Scope 2 (énergie achetée) et Scope 3 (chaîne de valeur). Pour un parc informatique, le Scope 3 concentre plus de 80 % des émissions, principalement via la fabrication des équipements (GHG Protocol, Corporate Standard).

Le périmètre organisationnel

Avant de compter les équipements, il faut savoir qui on mesure. Toutes les filiales ? Les sites français uniquement ? Les prestataires externes ? Le GHG Protocol propose deux approches : le contrôle opérationnel (on mesure ce qu'on exploite) ou la part de capital (on mesure au prorata de sa participation). Pour la plupart des DSI, le contrôle opérationnel est plus simple et plus représentatif.

Le périmètre opérationnel : les trois scopes appliqués à l'IT

  • Scope 1 : émissions directes. Pour l'IT, c'est quasi nul. Sauf si vous avez des groupes électrogènes au fioul pour vos salles serveurs.
  • Scope 2 : électricité consommée par les équipements IT (data centers, postes de travail, réseau interne). En France, avec un mix électrique bas carbone (57 g CO2e/kWh selon RTE, Bilan électrique 2023), le Scope 2 IT reste modeste.
  • Scope 3 : fabrication des équipements (catégorie 1 : biens achetés), transport (catégorie 4), utilisation des services cloud (catégorie 1 ou 8), fin de vie (catégorie 5). C'est là que se concentre l'essentiel.

Quels actifs inclure ?

Un inventaire IT complet couvre généralement six familles d'équipements :

  1. Terminaux utilisateurs : laptops, desktops, écrans, smartphones, tablettes, thin clients
  2. Serveurs et stockage : serveurs physiques, baies de stockage, équipements de virtualisation
  3. Réseau : switches, routeurs, bornes Wi-Fi, firewalls, points d'accès
  4. Impression : imprimantes, copieurs multifonctions, consommables
  5. Cloud et hébergement : instances cloud (IaaS, PaaS, SaaS), colocation
  6. Télécom : téléphones fixes IP, visioconférence, infrastructure voix

Les DSI sous-estiment souvent les équipements réseau et télécom, qui peuvent représenter une part significative de l'empreinte totale.


Comment réaliser l'inventaire de son parc IT ?

L'inventaire est la fondation du calcul. Une erreur de comptage de 10 % sur les terminaux, qui pèsent 60 à 80 % de l'empreinte totale, fausse l'ensemble du bilan. L'étude NegaOctet souligne que la qualité des données d'entrée détermine la fiabilité du résultat final.

La qualité de l'inventaire conditionne toute la fiabilité du bilan carbone IT. Les terminaux utilisateurs représentent 60 à 80 % de l'empreinte d'un parc informatique (ADEME/ARCEP, 2023). Une erreur de 10 % sur leur comptage impacte significativement le résultat.

Les données à collecter par actif

Pour chaque équipement, il faut au minimum :

  • Type d'équipement : laptop 15", serveur rack 1U, switch 48 ports...
  • Quantité : nombre d'unités en service
  • Année de mise en service : pour calculer l'amortissement carbone
  • Durée de vie prévue : 4 ans, 5 ans, 7 ans...
  • Puissance électrique : en watts, pour le calcul de la phase usage
  • Taux d'utilisation : heures par jour, jours par an
  • Localisation : pays d'utilisation (pour le mix électrique)

Les sources de données internes

La CMDB (Configuration Management Database) est le point de départ naturel pour les grandes organisations. Les outils ITSM comme ServiceNow ou GLPI contiennent souvent 70 à 80 % des données nécessaires. Le reste vient des bons de commande, des contrats de location, et des factures fournisseurs.

Pour les PME sans CMDB, un export du parc depuis l'outil MDM (Mobile Device Management) ou un simple tableur suffit. L'important est la complétude, pas la sophistication de l'outil.

Les pièges classiques de l'inventaire

Le shadow IT. Les équipements achetés hors processus d'achat centralisé. Les smartphones personnels utilisés pour le travail (BYOD). Les écrans secondaires ajoutés sans ticket. D'expérience, le shadow IT ajoute 5 à 15 % au parc inventorié.

Les équipements "fantômes" aussi. Du matériel encore dans la CMDB mais physiquement détruit ou donné. Nettoyer l'inventaire avant le calcul est indispensable.


Quels facteurs d'émission utiliser pour le calcul ?

La Base Empreinte de l'ADEME contient environ 200 facteurs d'émission pour les équipements numériques (version 23.6). Chaque facteur couvre trois phases : fabrication (amont), utilisation, et fin de vie. Pour un laptop standard, la fabrication pèse environ 300 kg CO2e, l'usage annuel 15 à 30 kg CO2e en France, et la fin de vie moins de 5 kg CO2e.

La Base Empreinte ADEME (v23.6) fournit environ 200 facteurs d'émission pour le numérique, décomposés en trois phases de cycle de vie. Pour un ordinateur portable, la fabrication représente environ 300 kg CO2e, soit 78 % de l'empreinte totale sur 4 ans d'utilisation en France (ADEME, Base Empreinte).

Structure d'un facteur d'émission IT

Un facteur d'émission ADEME pour l'IT se décompose en :

  • Fabrication (amont) : extraction des matières premières, assemblage, transport jusqu'au site. C'est le poste dominant pour les terminaux.
  • Usage : consommation électrique annuelle multipliée par le facteur d'émission du mix électrique local. En France : 57 g CO2e/kWh (RTE, 2023). En Allemagne : environ 380 g CO2e/kWh (AIE, 2023).
  • Fin de vie : traitement des DEEE (Déchets d'Equipements Electriques et Electroniques). Généralement faible, entre 1 et 3 % de l'empreinte totale.

Les limites de la Base Empreinte

La Base Empreinte ne couvre pas tout. Les équipements réseau spécifiques (firewalls haut de gamme, load balancers) manquent souvent. Les services cloud n'ont pas de facteur d'émission standardisé ADEME. Et certains facteurs datent de plusieurs années, sans mise à jour.

Pour combler les trous, trois alternatives :

  • Boavizta : base open source avec une API qui calcule l'empreinte de serveurs et cloud en temps réel (boavizta.org)
  • PCF constructeurs : Dell, HP et Lenovo publient des Product Carbon Footprints pour leurs gammes principales
  • IEA : pour les facteurs d'émission électriques par pays, l'Agence Internationale de l'Energie est la référence (iea.org)

En pratique, il faut souvent compléter les facteurs ADEME avec des données Boavizta pour les équipements réseau et les services cloud. La Base Empreinte seule ne couvre pas tous les types d'actifs IT d'une grande entreprise.


Comment se déroule le calcul, concrètement ?

La formule de base est simple : quantité x facteur d'émission = émissions en kg CO2e. Mais appliquée à un parc IT de plusieurs milliers d'actifs, sur trois phases de cycle de vie et trois scopes, le calcul implique des milliers de lignes. L'ADEME recommande la méthode physique pour les actifs qu'on peut compter individuellement.

Le calcul carbone IT repose sur la formule : quantité x facteur d'émission x coefficient d'amortissement = émissions annuelles en kg CO2e. L'ADEME recommande la méthode physique (quantités réelles) plutôt que monétaire (euros dépensés) pour les actifs IT inventoriables (ADEME, Guide sectoriel numérique).

La formule détaillée par phase

Pour chaque ligne d'inventaire :

Fabrication annuelle = (Facteur d'émission fabrication / Durée de vie) x Quantité

Exemple : 500 laptops, FE fabrication = 300 kg CO2e, durée de vie = 4 ans = (300 / 4) x 500 = 37 500 kg CO2e/an

Usage annuel = Puissance (kW) x Heures d'utilisation x Facteur d'émission électricité x Quantité

Exemple : 500 laptops, 0,065 kW, 1 800 h/an, 0,057 kg CO2e/kWh = 0,065 x 1 800 x 0,057 x 500 = 3 334 kg CO2e/an

Fin de vie annuelle = (Facteur d'émission fin de vie / Durée de vie) x Quantité

La fabrication des laptops représente ici 37 500 / (37 500 + 3 334 + FdV) soit environ 90 % de leur empreinte. En France, avec un mix électrique décarboné, c'est toujours la fabrication qui domine.

L'affectation aux scopes GHG Protocol

  • Fabrication des équipements achetés : Scope 3, catégorie 1 (biens et services achetés)
  • Electricité des bureaux et data centers : Scope 2 (market-based ou location-based)
  • Cloud / colocation : Scope 3, catégorie 1 (service acheté) ou catégorie 8 (actifs loués en amont)
  • Fin de vie : Scope 3, catégorie 5 (déchets générés par les opérations)
  • Transport des équipements : Scope 3, catégorie 4 (transport et distribution en amont)

Méthode physique vs monétaire

Pour les actifs inventoriables (terminaux, serveurs, réseau), la méthode physique est plus précise. Pour les services cloud et les prestations, la méthode monétaire (euros dépensés x ratio d'émission par euro) est parfois la seule option disponible.


À quoi ressemble un bon résultat ?

Un bilan carbone IT bien fait produit un résultat exprimé en tonnes de CO2e par an, ventilé par scope, par famille d'équipement et par phase de cycle de vie. Selon les données agrégées de l'ADEME, un poste de travail complet (laptop + écran + périphériques) émet entre 100 et 200 kg CO2e par an en France, amortissement de fabrication inclus.

Un poste de travail IT complet émet entre 100 et 200 kg CO2e par an en France, fabrication amortie incluse. Pour une entreprise de 1 000 salariés, l'empreinte du parc IT se situe typiquement entre 150 et 400 tonnes CO2e par an, selon l'intensité d'équipement (ADEME, Base Empreinte).

Les ratios de référence

Quelques ordres de grandeur pour situer votre résultat :

  • Par collaborateur : 100 à 400 kg CO2e/an selon le secteur (une DSI très équipée type finance sera plus haute qu'un industriel)
  • Par poste de travail : 100 à 200 kg CO2e/an (laptop + écran + part réseau + part serveur)
  • Répartition phases : 70 à 85 % fabrication, 15 à 25 % usage, 1 à 3 % fin de vie (en France)
  • Répartition scopes : 80 à 95 % Scope 3, 5 à 20 % Scope 2, ~0 % Scope 1

Les indicateurs à suivre dans le temps

Le bilan carbone n'a de valeur que dans la durée. Les indicateurs clés :

  • Empreinte totale en tCO2e/an (suivi annuel)
  • Intensité carbone : kg CO2e par collaborateur, par euro de CA, ou par poste de travail
  • Bridge N/N-1 : analyse des variations entre deux années (quel poste a augmenté ? diminué ? pourquoi ?)
  • Part fabrication vs usage : si la part usage augmente, c'est que les renouvellements ralentissent (bon signe) ou que la consommation électrique grimpe (mauvais signe)

La plupart des bilans carbone IT s'arrêtent au chiffre total. Le vrai pilotage commence quand on peut expliquer la variation d'une année sur l'autre : 200 laptops renouvelés en avance = +X tonnes, passage au cloud = -Y tonnes. Sans cette granularité, le bilan reste un exercice de reporting, pas un outil de décision.


FAQ

Combien de temps prend un bilan carbone IT complet ?

Pour une entreprise de 1 000 à 5 000 postes, comptez 2 à 4 semaines entre la collecte d'inventaire, le nettoyage des données et le calcul. La collecte est toujours l'étape la plus longue. Le calcul lui-même prend quelques minutes avec le bon outillage. Le facteur limitant n'est pas la technique, c'est l'accès aux données CMDB et achats.

Faut-il un cabinet spécialisé pour réaliser le bilan ?

Non, si vous avez les compétences en interne. L'ADEME met à disposition les facteurs d'émission gratuitement via la Base Empreinte. Le GHG Protocol est en accès libre. Ce qu'il faut, c'est une personne qui comprend les scopes, maîtrise les facteurs d'émission, et sait nettoyer un inventaire IT. Un outil dédié accélère considérablement le processus.

Quelle différence entre BEGES et bilan carbone IT ?

Le BEGES est le cadre réglementaire français (obligatoire pour les entreprises de plus de 500 salariés). Le bilan carbone IT est un sous-ensemble du BEGES, centré sur le périmètre informatique. Le BEGES couvre toute l'entreprise (bâtiments, déplacements, achats, énergie). Le bilan IT zoome sur les équipements numériques, les data centers et les services cloud.

Peut-on utiliser Excel pour le calcul ?

Oui, pour un parc de moins de 500 équipements. Au-delà, Excel devient fragile : formules cassées, pas de traçabilité des modifications, pas de ventilation automatique par scope. Pour les grands parcs, un moteur de calcul dédié avec base de données intégrée est préférable.


Conclusion

Mesurer l'empreinte carbone d'un parc IT repose sur trois piliers : un inventaire complet, des facteurs d'émission fiables, et une ventilation correcte par scopes et phases de cycle de vie.

La fabrication des équipements domine systématiquement en France (78 % selon l'ADEME/ARCEP). C'est le levier principal. Allonger la durée de vie, rationaliser les achats, choisir des équipements reconditionnés : les actions les plus efficaces portent sur l'amont, pas sur l'usage électrique.

Le bilan annuel n'est qu'un point de départ. Le vrai pilotage commence quand on peut suivre les variations d'une année sur l'autre, identifier les postes qui dérivent, et mesurer l'impact réel des actions engagées.

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