Quand un DSI lance un bilan carbone de son parc IT, la première question méthodologique est : quel référentiel utiliser ? En France, le BEGES (Bilan d'Emissions de Gaz à Effet de Serre) est le cadre réglementaire imposé aux entreprises de plus de 500 salariés, avec des amendes de 50 000 EUR en première infraction (Code de l'environnement, article L229-25). Le GHG Protocol est le standard international utilisé par la plupart des multinationales et requis par les ESRS dans le cadre de la CSRD.
Les deux référentiels couvrent les mêmes gaz à effet de serre et utilisent une logique de scopes. Mais ils diffèrent sur le périmètre, la granularité, les facteurs d'émission et le niveau de détail attendu sur le scope 3. Pour l'IT spécifiquement, ces différences ont des conséquences pratiques.
TL;DR : Le BEGES est obligatoire en France pour les +500 salariés (amendes 50-100 k EUR). Le GHG Protocol est le standard international, requis par la CSRD/ESRS et le SBTi. Pour l'IT, les deux couvrent les mêmes émissions mais le GHG Protocol offre une ventilation plus fine du scope 3 (15 catégories vs "significatif" pour le BEGES). Si l'entreprise a des obligations CSRD ou SBTi, utiliser le GHG Protocol. Sinon, le BEGES suffit.
Le BEGES, c'est quoi exactement ?
Le BEGES est le dispositif réglementaire français de reporting des émissions de gaz à effet de serre. Créé par l'article 75 de la loi Grenelle II en 2010, il a été renforcé en 2022 avec l'extension au scope 3 significatif. Les entreprises de plus de 500 salariés en métropole doivent le réaliser tous les quatre ans, sous peine d'amendes de 50 000 EUR (100 000 EUR en récidive) selon l'article L229-25 du Code de l'environnement.
Périmètre réglementaire
Le BEGES couvre les scopes 1 (émissions directes), 2 (énergie indirecte) et le scope 3 dit "significatif". La notion de scope 3 significatif est plus souple que dans le GHG Protocol : l'entreprise doit couvrir les postes d'émission les plus importants, sans obligation de ventiler les 15 catégories du GHG Protocol.
Pour l'IT, le scope 3 significatif inclut presque systématiquement la fabrication des terminaux (catégorie "achats de biens et services"), qui représente 60 à 70 % de l'empreinte numérique totale selon les études de l'ADEME et de l'ARCEP (ADEME-ARCEP, Evaluation de l'impact environnemental du numérique en France, 2022).
Facteurs d'émission
Le BEGES utilise la Base Empreinte de l'ADEME (anciennement Base Carbone). C'est la référence française. Elle contient des facteurs d'émission pour les équipements IT (laptops, desktops, écrans, serveurs, smartphones), les services numériques, les consommations électriques par pays, et les transports.
Pour un laptop par exemple, la base ADEME fournit un facteur couvrant la fabrication, l'usage et la fin de vie. Le facteur varie selon la taille de l'écran et les caractéristiques techniques. Un laptop de 14 pouces est autour de 300 à 400 kg CO2e sur son cycle de vie complet.
Publication et dépôt
Le BEGES doit être déposé sur la plateforme Bilans GES de l'ADEME. Le format est standardisé. L'entreprise doit aussi publier un plan de transition incluant des objectifs de réduction et les actions prévues.
Le BEGES est obligatoire pour les entreprises françaises de +500 salariés, avec des amendes de 50 000 EUR à 100 000 EUR. Il utilise la Base Empreinte de l'ADEME comme référence pour les facteurs d'émission IT et couvre les scopes 1, 2 et le scope 3 significatif, sans imposer la ventilation détaillée en 15 catégories du GHG Protocol.
Le GHG Protocol, c'est quoi exactement ?
Le GHG Protocol (Greenhouse Gas Protocol) est le standard international de comptabilité carbone, développé par le WRI (World Resources Institute) et le WBCSD (World Business Council for Sustainable Development). Il est utilisé par plus de 90 % des entreprises du Fortune 500 pour leur reporting carbone (GHG Protocol, 2024).
Structure en trois scopes
Le GHG Protocol structure les émissions en trois scopes, comme le BEGES, mais avec une granularité supérieure sur le scope 3 :
- Scope 1 : émissions directes (pour l'IT : quasi nul, sauf groupes électrogènes de secours)
- Scope 2 : énergie indirecte (consommation électrique des datacenters, des bureaux)
- Scope 3 : 15 catégories amont et aval couvrant toute la chaîne de valeur
C'est sur le scope 3 que la différence avec le BEGES est la plus marquée. Le GHG Protocol définit 15 catégories distinctes, chacune avec une méthodologie de calcul détaillée.
Les catégories scope 3 clés pour l'IT
| Catégorie GHG Protocol | Pertinence IT | Exemple |
|---|---|---|
| Cat. 1 : Biens et services achetés | Très forte | Fabrication laptops, écrans, serveurs |
| Cat. 2 : Biens d'équipement | Forte | Investissements datacenter, baies |
| Cat. 3 : Combustibles et énergie (hors scope 1-2) | Moyenne | Pertes réseau électrique |
| Cat. 5 : Déchets générés | Moyenne | DEEE, recyclage matériel IT |
| Cat. 6 : Déplacements professionnels | Faible (IT) | Déplacements liés aux projets IT |
| Cat. 7 : Trajets domicile-travail | Faible (IT) | Part IT des déplacements |
| Cat. 8 : Actifs en amont loués | Forte si cloud | IaaS, PaaS, colocation |
| Cat. 11 : Utilisation des produits vendus | Si éditeur | Consommation des logiciels par les clients |
Pour un DSI, les catégories 1, 2 et 8 concentrent l'essentiel de l'empreinte scope 3 IT. La catégorie 8 (actifs loués en amont) est celle qui couvre les services cloud en infrastructure as a service.
Méthodes de calcul scope 2
Le GHG Protocol propose deux méthodes pour le scope 2 :
- Location-based : utilise le facteur d'émission moyen du réseau électrique du pays
- Market-based : utilise le facteur du contrat d'énergie réel (certificats de garantie d'origine, PPA)
Cette distinction est importante pour les datacenters. Un datacenter alimenté en énergie 100 % renouvelable (avec garanties d'origine) aura un scope 2 market-based quasi nul, mais un scope 2 location-based non négligeable. Les ESRS demandent les deux.
Le GHG Protocol, utilisé par plus de 90 % des entreprises du Fortune 500, structure le scope 3 en 15 catégories distinctes. Pour l'IT, les catégories 1 (fabrication terminaux), 2 (investissements datacenter) et 8 (services cloud loués) concentrent l'essentiel de l'empreinte scope 3.
Comment les deux référentiels se comparent-ils pour l'IT ?
Les deux référentiels mesurent les mêmes gaz à effet de serre (CO2, CH4, N2O, HFC, PFC, SF6, NF3) et les expriment en tonnes de CO2 équivalent. La différence est dans la structure, la granularité, et les facteurs d'émission de référence.
Comparaison synthétique
| Critère | BEGES | GHG Protocol |
|---|---|---|
| Origine | France (Grenelle II, 2010) | International (WRI/WBCSD, 2001) |
| Obligation légale France | Oui (+500 salariés) | Non (mais requis par CSRD/ESRS) |
| Scopes | 1, 2, 3 significatif | 1, 2, 3 (15 catégories) |
| Scope 2 méthode | Location-based | Location-based + market-based |
| Facteurs d'émission | Base Empreinte ADEME | Libre (ADEME, DEFRA, ecoinvent...) |
| Fréquence | Tous les 4 ans | Annuelle (si CSRD) |
| Dépôt | Plateforme Bilans GES ADEME | Rapport de durabilité CSRD |
| Amendes | 50-100 k EUR | Sanctions CSRD (pas de montant fixe) |
| Compatibilité SBTi | Partielle | Totale |
Pour l'IT spécifiquement
La différence la plus concrète est sur le scope 3. Le BEGES demande de couvrir les postes "significatifs" sans imposer de ventilation par catégorie. Le GHG Protocol impose de ventiler en 15 catégories, ce qui oblige à distinguer la fabrication des terminaux (cat. 1) des investissements datacenter (cat. 2) et des services cloud (cat. 8).
En pratique, cette ventilation est utile. Elle permet d'identifier les leviers de réduction par catégorie et de suivre leur évolution dans le temps. Un DSI qui travaille sur l'allongement de la durée de vie des terminaux verra l'impact directement sur la catégorie 1, sans bruit des autres postes.
J'ai fait des bilans carbone IT dans les deux référentiels. Le BEGES est plus rapide à produire (moins de ventilation exigée), mais le GHG Protocol donne un résultat plus exploitable pour piloter la réduction. Si je devais conseiller un référentiel unique pour un DSI, ce serait le GHG Protocol, même sans obligation CSRD. Le travail de collecte est le même. Seul le format de restitution change.
Quand utiliser le BEGES et quand utiliser le GHG Protocol ?
Le choix n'est pas toujours binaire. Certaines entreprises font les deux, ou plutôt produisent un bilan GHG Protocol qui est ensuite reformaté pour le dépôt BEGES. Mais si vous devez choisir un référentiel principal, voici les cas d'usage.
Utiliser le BEGES si :
- L'entreprise est française, +500 salariés, et non soumise à la CSRD (cas post-Omnibus : 500 à 999 salariés)
- L'objectif est la conformité réglementaire française, pas le reporting international
- L'entreprise n'a pas d'engagement SBTi et pas de clients internationaux exigeant le GHG Protocol
- Le budget et le temps sont limités : le BEGES est plus léger à produire
Utiliser le GHG Protocol si :
- L'entreprise est soumise à la CSRD (les ESRS référencent le GHG Protocol pour la méthodologie scope 1-2-3)
- L'entreprise a un engagement SBTi (le SBTi exige le GHG Protocol comme base de reporting)
- L'entreprise opère à l'international et a besoin d'un standard reconnu partout
- Le DSI veut piloter la réduction avec une ventilation fine du scope 3
Faire les deux
Pour une entreprise française de +1 000 salariés soumise à la CSRD, la bonne pratique est de produire le bilan en GHG Protocol (requis par les ESRS) et de déposer une version reformatée sur la plateforme BEGES de l'ADEME. Le surcoût est minimal car les données sources sont les mêmes.
Le BEGES suffit pour la conformité réglementaire française des entreprises de 500 à 999 salariés. Le GHG Protocol est requis pour les entreprises soumises à la CSRD et celles qui ont un engagement SBTi. Produire un bilan GHG Protocol et le reformater pour le dépôt BEGES est la meilleure approche pour les grandes entreprises françaises.
Comment la base ADEME Empreinte s'intègre dans les deux référentiels ?
La base ADEME Empreinte (anciennement Base Carbone) est la référence française pour les facteurs d'émission. Elle contient plus de 10 000 facteurs couvrant l'énergie, les transports, les matériaux, l'alimentation et le numérique. Pour l'IT, elle fournit des facteurs pour les principales catégories d'équipements.
Utilisation dans le BEGES
La base ADEME est la référence naturelle du BEGES. Les facteurs sont exprimés en kg CO2e par unité (par équipement, par kWh, par km). Pour l'IT, les facteurs couvrent la fabrication, l'usage et la fin de vie de manière intégrée ou séparée selon les fiches.
Utilisation dans le GHG Protocol
Le GHG Protocol est agnostique sur la base de facteurs d'émission. Il accepte n'importe quelle base de qualité : ADEME Empreinte, DEFRA (Royaume-Uni), EPA (Etats-Unis), ecoinvent (académique international). Pour une entreprise française, utiliser la base ADEME dans un bilan GHG Protocol est parfaitement valide et recommandé pour les actifs localisés en France.
Limites des facteurs ADEME pour l'IT
La base ADEME est mise à jour régulièrement mais pas toujours au rythme des innovations IT. Les facteurs pour les serveurs, par exemple, peuvent refléter des profils de consommation datés. Pour les services cloud spécifiquement, les données des fournisseurs (AWS Customer Carbon Footprint Tool, Azure Emissions Impact Dashboard, GCP Carbon Footprint) sont souvent plus précises que les facteurs génériques ADEME.
Sur les missions de bilan carbone IT que j'ai réalisées, l'écart entre un facteur ADEME générique et les données réelles fournisseur peut aller de 20 à 50 % sur certains postes, notamment le cloud. La base ADEME utilise un PUE moyen et un mix énergétique national, alors que les hyperscalers publient des PUE réels (souvent inférieurs à 1.2) et des taux de renouvelable élevés. Utiliser les données fournisseurs quand elles sont disponibles, et les facteurs ADEME en fallback, est la meilleure pratique.
Comment structurer un bilan carbone IT multi-référentiel ?
Si vous devez produire un bilan exploitable dans les deux référentiels (BEGES pour le dépôt ADEME, GHG Protocol pour la CSRD ou le SBTi), voici l'approche qui fonctionne.
Collecter en GHG Protocol, restituer en BEGES
La collecte se fait une seule fois, structurée selon les 15 catégories du GHG Protocol scope 3. C'est le niveau de granularité le plus fin. Le reformatage en BEGES (agrégation des catégories en "scope 3 significatif") est ensuite trivial.
L'inverse ne fonctionne pas : si vous collectez au niveau BEGES (scope 3 agrégé), vous ne pouvez pas ventiler en 15 catégories GHG Protocol sans refaire la collecte.
Mapping des catégories IT
| Poste IT | Catégorie GHG Protocol | BEGES |
|---|---|---|
| Fabrication terminaux | Scope 3, Cat. 1 | Scope 3 significatif |
| Investissement datacenter | Scope 3, Cat. 2 | Scope 3 significatif |
| Electricité datacenter | Scope 2 | Scope 2 |
| Electricité bureaux (part IT) | Scope 2 | Scope 2 |
| Services cloud IaaS/PaaS | Scope 3, Cat. 8 | Scope 3 significatif |
| DEEE et recyclage | Scope 3, Cat. 5 | Scope 3 significatif |
| Groupe électrogène | Scope 1 | Scope 1 |
Outils de calcul
Un bon outil de bilan carbone IT doit pouvoir produire les deux formats de sortie à partir de la même collecte. C'est le cas des moteurs de calcul qui travaillent au niveau de l'actif individuel avec les facteurs d'émission ADEME, et qui ventilent ensuite par scope/catégorie. Le calcul multi-phase (fabrication + usage + fin de vie) par actif permet de reconstituer n'importe quelle ventilation.
Le moteur de calcul de Carbonara couvre l'ensemble des catégories d'actifs IT (terminaux, serveurs, cloud, télécom, impressions, prestations) avec un calcul en trois phases (amont, usage, fin de vie) exécuté en SQL. Le résultat est ventilé par scope GHG Protocol, par catégorie scope 3, et par poste BEGES.
FAQ
Le BEGES est-il compatible avec les exigences CSRD ?
Partiellement. Le BEGES couvre les émissions GES qui alimentent l'ESRS E1, mais il ne couvre pas les autres exigences CSRD (biodiversité, conditions sociales, gouvernance). Et la ventilation du scope 3 dans le BEGES est moins détaillée que ce que demandent les ESRS. Une entreprise soumise à la CSRD devra compléter son BEGES avec un reporting GHG Protocol complet.
Faut-il utiliser les facteurs ADEME ou les données fournisseurs pour le cloud ?
Les deux. Les données fournisseurs (AWS, Azure, GCP) sont plus précises pour la consommation réelle et le mix énergétique du datacenter utilisé. Les facteurs ADEME servent de fallback pour les fournisseurs qui ne publient pas de données carbone et pour la validation croisée.
Mon entreprise est une filiale d'un groupe international. Quel référentiel ?
Le GHG Protocol. Le groupe consolidera son reporting dans un format international. Produire un BEGES local et le convertir en GHG Protocol pour la consolidation crée un surcoût inutile. Autant partir du GHG Protocol et déposer la version BEGES en dérivé.
Le PCF (Product Carbon Footprint) est-il pertinent pour l'IT ?
Si vous êtes éditeur de logiciels ou fabricant de matériel IT, oui. Le PCF mesure l'empreinte d'un produit spécifique, pas de l'organisation. Pour un DSI qui gère un parc IT, c'est le bilan organisationnel (GHG Protocol Corporate Standard) qui est pertinent, pas le PCF.
Combien de temps prend un premier bilan carbone IT ?
En partant de zéro : 3 à 6 mois pour structurer la collecte, rassembler les données et produire le premier calcul. Les exercices suivants prennent 4 à 6 semaines si la collecte est automatisée et que les processus sont en place.
Ce qu'il faut retenir
Le BEGES et le GHG Protocol ne s'opposent pas. Ils s'emboîtent. Le GHG Protocol est le cadre le plus complet et le plus exploitable pour piloter la réduction de l'empreinte IT. Le BEGES est l'obligation réglementaire française.
La meilleure approche pour un DSI : collecter les données au niveau de granularité GHG Protocol (15 catégories scope 3), calculer avec les facteurs ADEME complétés par les données fournisseurs, et produire les deux formats de sortie. Un seul effort de collecte, deux restitutions.