Le Scope 3 du GHG Protocol regroupe toutes les émissions indirectes de la chaîne de valeur. Pour un parc informatique, il concentre plus de 80 % de l'empreinte carbone totale selon l'étude ADEME/ARCEP de 2023. La fabrication des terminaux en représente la majeure partie.
Pourtant, la plupart des DSI mesurent leur Scope 2 (électricité) avec précision et passent rapidement sur le Scope 3. Le résultat : un bilan carbone IT qui ne capture que 15 à 20 % de la réalité. Les postes oubliés sont toujours les mêmes : cloud, équipements réseau, prestations, fin de vie.
Cet article détaille les 15 catégories du Scope 3 appliquées à l'IT, identifie les angles morts récurrents, et propose une méthode pour les couvrir.
TL;DR : Le Scope 3 IT couvre la fabrication des équipements, le cloud, les prestations, le transport et la fin de vie. Il représente plus de 80 % de l'empreinte carbone d'un parc informatique (ADEME/ARCEP, 2023). Les DSI qui ne mesurent que le Scope 2 passent à côté de l'essentiel.
Que couvre exactement le Scope 3 du GHG Protocol ?
Le GHG Protocol Corporate Value Chain Standard définit 15 catégories d'émissions indirectes pour le Scope 3. Pour une DSI, au moins 8 de ces catégories sont pertinentes. Le Scope 3 représente en moyenne 75 % des émissions totales d'une entreprise tous secteurs confondus, selon le CDP (2023).
Le GHG Protocol définit 15 catégories pour le Scope 3. Pour une DSI, les catégories 1 (biens achetés), 2 (biens d'équipement), 4 (transport amont), 5 (déchets), 8 (actifs loués), 11 (utilisation des produits vendus) et 14 (franchises) sont les plus significatives (GHG Protocol, Scope 3 Standard).
Les 15 catégories, filtrées pour l'IT
Voici les catégories du Scope 3 avec leur pertinence IT :
Amont (upstream) :
- Biens et services achetés : laptops, serveurs, écrans, licences cloud, prestations de maintenance. C'est le premier poste, et de loin.
- Biens d'équipement : immobilisations IT (serveurs de data center, infrastructure réseau). La nuance avec la catégorie 1 porte sur la durée de détention.
- Activités liées aux combustibles et à l'énergie (hors Scope 1 et 2) : pertes en ligne de l'électricité, extraction et transport des combustibles pour la production électrique.
- Transport et distribution amont : livraison des équipements depuis les usines (souvent Asie).
- Déchets générés : traitement des DEEE, recyclage des équipements en fin de vie.
- Déplacements professionnels : limité pour l'IT pur, sauf techniciens de maintenance itinérants.
- Déplacements domicile-travail : potentiellement significatif si le télétravail augmente la consommation IT à domicile.
- Actifs loués en amont : serveurs en colocation, imprimantes en location, postes de travail en leasing.
Aval (downstream) :
9-15 : Moins pertinentes pour une DSI qui consomme de l'IT (pas qui en produit). Exception : catégorie 11 si la DSI fournit des services numériques à des utilisateurs externes.
Pourquoi la fabrication écrase tous les autres postes en France ?
La fabrication des équipements IT représente 78 % de l'empreinte carbone du numérique en France (ADEME/ARCEP, 2023). Ce chiffre est spécifique au contexte français. En Allemagne ou en Pologne, la part usage serait plus élevée à cause d'un mix électrique plus carboné.
En France, la fabrication des équipements représente 78 % de l'empreinte carbone du numérique. Ce ratio est lié au mix électrique bas carbone français (57 g CO2e/kWh, RTE 2023). Dans un pays à mix électrique carboné, la phase usage pèserait davantage.
La chaîne d'approvisionnement des semi-conducteurs
La fabrication d'une puce nécessite de l'eau ultra-pure, des gaz spéciaux, et des centaines d'étapes chimiques. Les fonderies sont majoritairement en Asie (Taiwan, Corée du Sud, Chine), dans des pays au mix électrique carboné. TSMC, qui fabrique environ 90 % des puces avancées mondiales, consomme 5 % de l'électricité de Taiwan selon son rapport ESG 2023.
Pour un laptop, la puce représente une part significative de l'empreinte fabrication. Mais les écrans LCD aussi : la production de dalles requiert des usines en salle blanche très énergivores.
L'effet mix électrique local
Un même laptop utilisé en France (57 g CO2e/kWh) ou en Pologne (environ 700 g CO2e/kWh selon l'AIE) n'a pas du tout la même empreinte d'usage. En France, la fabrication domine à 85 %. En Pologne, la phase usage peut monter à 40-50 %. Les DSI de groupes internationaux doivent utiliser des facteurs d'émission électriques différents par pays.
Les DSI qui pilotent des parcs internationaux font souvent une erreur : appliquer le facteur d'émission français à tout le parc. Sur un groupe présent en France, Allemagne, Pologne et Inde, le Scope 2 peut tripler si on utilise les bons facteurs locaux. J'ai vu des bilans sous-évalués de 30 à 40 % pour cette seule raison.
Quels sont les postes Scope 3 que les DSI oublient systématiquement ?
Les DSI qui font un premier bilan carbone IT capturent généralement les terminaux et les serveurs. Elles passent à côté du cloud, du réseau, des prestations et de la fin de vie. Selon le guide sectoriel numérique de l'ADEME, les catégories mal couvertes peuvent représenter 15 à 30 % de l'empreinte Scope 3 IT.
Les postes Scope 3 les plus sous-estimés par les DSI sont les services cloud (pas de facteur ADEME standardisé), les équipements réseau (souvent absents de la CMDB), les prestations externalisées, et la fin de vie des DEEE. Ces angles morts représentent 15 à 30 % de l'empreinte IT totale.
Le cloud : le grand absent des bilans
Les services cloud (AWS, Azure, GCP) génèrent des émissions de fabrication (serveurs du provider), d'usage (électricité des data centers) et de fin de vie. Mais il n'existe pas de facteur d'émission ADEME standardisé pour "1 heure de VM m5.xlarge sur AWS". Résultat : beaucoup de DSI excluent le cloud de leur bilan, ou utilisent des ratios monétaires très approximatifs.
Les hyperscalers publient leurs propres données. AWS fournit un Customer Carbon Footprint Tool. Google propose un Carbon Footprint dashboard. Microsoft met à disposition un Emissions Impact Dashboard. Mais ces outils ont leurs limites : périmètre variable, hypothèses opaques, exclusion fréquente des émissions Scope 3 du provider lui-même.
Les équipements réseau
Switches, routeurs, firewalls, bornes Wi-Fi. Ces équipements ont une empreinte de fabrication significative et une durée de vie souvent plus longue que les terminaux (7 à 10 ans). Ils sont rarement dans les inventaires carbone parce qu'ils sont gérés par l'équipe réseau, pas par l'équipe postes de travail. Et les deux ne se parlent pas toujours.
Un switch datacenter 48 ports émet environ 800 à 1 200 kg CO2e à la fabrication selon les données Boavizta. Pour un data center avec 50 switches, ça représente 40 à 60 tonnes CO2e. Pas négligeable.
Les prestations IT externalisées
Infogérance, TMA (Tierce Maintenance Applicative), ESN. Quand une DSI externalise des développements ou de la maintenance, les émissions liées à ces prestations (postes de travail des consultants, data centers des prestataires) entrent dans le Scope 3 catégorie 1. Le problème : ces émissions se calculent souvent en méthode monétaire (euros x ratio), avec des marges d'erreur importantes.
La fin de vie
Les DEEE (Déchets d'Equipements Electriques et Electroniques) sont une obligation réglementaire en France depuis la directive DEEE de 2003. Mais leur empreinte carbone est rarement calculée. En pratique, elle représente 1 à 3 % du total, selon l'ADEME. Faible en proportion, mais pas zéro. Et certains équipements contiennent des gaz frigorigènes (climatisation des salles serveurs) dont le GWP (Global Warming Potential) peut être très élevé.
Le poste "équipements réseau" est souvent omis du périmètre initial des bilans carbone IT. Switches, firewalls, bornes WiFi, équipements télécom : leur poids dans l'empreinte totale peut surprendre. Un atelier de cadrage qui réunit les équipes postes de travail, réseau, data center et cloud permet d'éviter ces oublis.
Comment calculer le Scope 3 IT quand les données manquent ?
Le GHG Protocol prévoit explicitement que les données Scope 3 seront moins précises que les Scopes 1 et 2. Le Technical Guidance for Calculating Scope 3 Emissions propose quatre niveaux de qualité de données, du plus précis (données spécifiques fournisseur) au moins précis (ratios monétaires sectoriels).
Le GHG Protocol propose quatre niveaux de qualité pour les données Scope 3 : données fournisseur spécifiques, données moyennes par produit, données sectorielles physiques, et ratios monétaires. Pour l'IT, les deux premiers niveaux sont atteignables pour les terminaux et serveurs via la Base Empreinte ADEME et les PCF constructeurs (GHG Protocol, Scope 3 Guidance).
Niveau 1 : données fournisseur spécifiques
Le plus précis. Utiliser les Product Carbon Footprints (PCF) publiés par les constructeurs. Dell, HP/HPE, et Lenovo fournissent des PCF pour la plupart de leurs gammes. Exemple : le Dell Latitude 5540 a un PCF de 340 kg CO2e sur son cycle de vie complet selon la fiche produit Dell. C'est plus précis qu'un facteur ADEME générique "ordinateur portable".
Niveau 2 : facteurs d'émission moyens par type de produit
La Base Empreinte ADEME. Un facteur par type d'équipement (laptop, desktop, serveur, écran). Moins précis que le PCF constructeur, mais couvre l'ensemble du parc sans avoir besoin du modèle exact de chaque appareil.
Niveau 3 : ratios physiques sectoriels
Pour les services cloud, les données de l'AIE sur les data centers (consommation électrique mondiale des data centers estimée entre 240 et 340 TWh en 2022) permettent de calculer des ratios par unité de calcul. Boavizta propose des facteurs par type d'instance cloud.
Niveau 4 : ratios monétaires
En dernier recours. Le ratio monétaire moyen du secteur numérique en France est d'environ 80 à 150 g CO2e par euro dépensé, selon les données ADEME. La fourchette est large. Cette méthode n'a de sens que pour les postes où aucune donnée physique n'est disponible (certaines prestations, certains services SaaS).
Comment prioriser les actions de réduction sur le Scope 3 ?
La fabrication des terminaux étant le premier poste (78 % selon l'ADEME/ARCEP), les actions les plus efficaces portent sur l'allongement de la durée de vie et la rationalisation des achats. L'INR (Institut du Numérique Responsable) préconise une durée de vie cible de 5 à 7 ans pour les laptops, contre 3 à 4 ans en pratique dans les grandes entreprises.
Les actions les plus efficaces sur le Scope 3 IT portent sur l'allongement de la durée de vie des terminaux (objectif 5 à 7 ans selon l'INR), le choix d'équipements reconditionnés (économie de 70 à 80 % de l'empreinte fabrication), et la rationalisation du parc (suppression des équipements sous-utilisés).
Les leviers par ordre d'impact
1. Allonger la durée de vie des terminaux. Passer de 4 à 5 ans réduit l'empreinte de fabrication de 20 % par an. De 4 à 6 ans : -33 %. C'est le levier le plus puissant et le plus simple. Condition : que les utilisateurs acceptent de garder leur matériel plus longtemps, et que le support technique suive.
2. Reconditionné. Un laptop reconditionné économise 70 à 80 % de l'empreinte fabrication par rapport au neuf, selon Back Market / ADEME (2022). Pour les profils non techniques (RH, commercial, admin), c'est une option parfaitement viable.
3. Rationaliser le parc. Combien de collaborateurs ont un laptop ET un desktop ? Combien d'écrans secondaires sont allumés 10 h/jour mais regardés 2 h ? Le premier diagnostic révèle presque toujours 10 à 15 % de matériel superflu.
4. Optimiser le cloud. Identifier les instances surdimensionnées, éteindre les environnements de dev le soir et le week-end, choisir des régions cloud à mix électrique bas carbone. AWS estime que le right-sizing des instances peut réduire l'empreinte de 30 à 40 %.
FAQ
Le Scope 3 IT est-il obligatoire dans le BEGES ?
Le BEGES réglementaire rend obligatoires les Scopes 1 et 2, et impose de reporter les "autres émissions indirectes significatives" (Scope 3). Depuis le décret du 1er juillet 2022, les catégories significatives du Scope 3 doivent être incluses. Pour une DSI, la catégorie 1 (biens achetés, dont les équipements IT) est presque toujours significative. En pratique, un auditeur CSRD attendra un Scope 3 IT documenté.
Mon fournisseur cloud ne fournit pas ses émissions. Comment faire ?
Trois options. Utiliser le dashboard carbone du provider s'il existe (AWS, Google, Azure en ont un). Sinon, calculer via Boavizta à partir du type et du nombre d'instances. En dernier recours, appliquer un ratio monétaire sectoriel. Documenter la méthode choisie et son niveau d'incertitude : c'est ce que les auditeurs veulent voir.
Les smartphones personnels (BYOD) entrent-ils dans le Scope 3 ?
Si l'entreprise ne les achète pas, ils n'entrent pas dans la catégorie 1 (biens achetés). Mais l'usage professionnel de ces smartphones génère de la consommation de données et d'énergie. C'est une zone grise. La recommandation : les exclure du périmètre core mais les mentionner dans les limites du bilan. Si l'entreprise fournit une indemnité forfaitaire pour le BYOD, le ratio monétaire peut s'appliquer.
Faut-il inclure les émissions de télétravail dans le Scope 3 ?
Le GHG Protocol ne l'impose pas explicitement, mais la catégorie 7 (déplacements domicile-travail) est concernée. L'ADEME propose un facteur de 0,7 kg CO2e par jour de télétravail dans son guide télétravail et environnement. C'est marginal par rapport à la fabrication, mais ça peut représenter 2 à 5 % de l'empreinte IT pour les entreprises à fort taux de télétravail.
Conclusion
Le Scope 3 est l'angle mort des bilans carbone IT. Il concentre plus de 80 % des émissions mais reçoit souvent moins de 20 % de l'attention.
Les postes les plus sous-estimés : le cloud (faute de facteurs standardisés), les équipements réseau (invisibles dans la CMDB), les prestations externalisées (calculées approximativement), et la fin de vie (négligée car faible en proportion).
La bonne nouvelle : les leviers de réduction les plus puissants portent justement sur le Scope 3. Allonger la durée de vie des terminaux, recourir au reconditionné, rationaliser le parc. Des actions mesurables, accessibles, et à fort impact.